décembre 2021

29 mars 1966 - Désignation de Rouyn-Noranda comme capitale administrative de l'Abitibi-Témiscamingue

par Gérard Laquerre

Le 29 mars 1966, le gouvernement du Québec officialise la division de la province en dix régions administratives. De plus, le gouvernement identifie pour sept de ces régions une ville comme métropole régionale. C'est ainsi que l'agglomération de Rouyn-Noranda devient la capitale administrative de la région 08-Nord-Ouest. Cette numérotation des régions doit permettre aux différents ministères de disposer d'une même codification pour la prestation de leurs services à l'échelle régionale. Les frontières de la région 08 correspondent alors au territoire de l'Abitibi-Témiscamingue tel que constitué au rythme des différentes phases de peuplement et de mise en valeur des ressources de la région.

Comme dans plusieurs autres régions du Québec, la démarche pour identifier la ville la plus apte à être la métropole administrative de la région du Nord-Ouest est l'objet du jeu des influences politiques et des querelles d'intérêts entre les principales villes de la région. De fait, Val-d'Or et Amos ont aspiré à l'époque au titre de capitale régionale. Les principaux atouts qui ont joué en faveur de Rouyn-Noranda sont l'importance de sa population, sa position géographique au cœur de la région et son rôle de carrefour des communications entre le Témiscamingue, la zone minière de la Faille de Cadillac et l'Abitibi rural.

Les limites de la région administrative Abitibi-Témiscamingue en 1966 et 1987.

En 1981, les limites des régions administratives sont ajustées pour tenir compte de la création en 1979 des municipalités régionales de comté, un palier administratif supra local devant coordonner les actions des municipalités en matière d'aménagement du territoire. En même temps, la région 08 va changer de nom pour s'appeler dorénavant Abitibi-Témiscamingue. Puis en 1987, Le gouvernement procède à une révision majeure du territoire des régions administratives faisant passer leur nombre de 10 à 16. Dans le cadre de cette restructuration, la frontière nord de l'Abitibi-Témiscamingue est ramenée du 51e parallèle au 49e parallèle. La région perd alors près de 50% de son territoire au profit de la région Nord-du-Québec, en particulier les villes de Lebel-sur-Quévillon et de Matagami, le village de Joutel et les municipalités rurales de Beaucanton, Val-Paradis et Villebois.

La « révolution tranquille » et la création des régions administratives

L'un des principaux objectifs poursuivi à l'époque par le gouvernement avec la division du territoire québécois en régions administratives est de mettre un terme au fouillis des structures administratives régionales qui prévaut alors avec quelques quarante différents découpages territoriaux utilisés par les divers ministères et organismes gouvernementaux. La création des régions administratives vise surtout à permettre une coordination plus efficace des activités des ministères et organismes publics en direction des régions, une meilleure planification du développement socioéconomique et une répartition plus équitable des investissements régionaux de l'État québécois. Cette réforme administrative s'inscrit plus globalement dans le cadre de la « révolution tranquille », une période marquée par des réformes majeures de l'action gouvernementale suite à l'élection en 1960 du parti libéral dirigé par Jean Lesage qui met fin à 16 ans de règne de l'Union nationale de Maurice Duplessis. L'État intervient dès lors davantage dans différents secteurs de la société comme l'économie, la santé, l'éducation, la culture. À titre d'exemple, soulignons la nationalisation en 1962 des compagnies privées d'électricité, la création du ministère de l'Éducation en 1963, puis du Régime des rentes du Québec et de la Caisse de dépôt et de placement en 1965.

« Maitres chez nous », le slogan du Parti libéral lors de la campagne électorale de 1962 au Québec.

Dans sa démarche de restructuration du cadre de ses interventions dans les régions, le gouvernement profite de l'expérience du Bureau d'aménagement de l'Est du Québec (BAEQ). Créé en 1963 à l'initiative de Gérard D. Lévesque, député de Bonaventure en Gaspésie et ministre de l'Industrie et du Commerce, le BAEQ doit concevoir pour le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie un plan de développement régional et de concertation avec les intervenants de ces régions. Il n'est donc pas surprenant que le mandat d'analyser l'état de l'administration territoriale au Québec et de concevoir la nouvelle structure des régions administratives fut confié au Bureau de recherches économiques du ministère de l'Industrie et du Commerce.

Le gouvernement s'est aussi inspiré à l'époque de l'organisation territoriale des services publics en France. En effet, affirmant son droit d'établir ses propres relations internationales dans ses domaines de compétence, le Québec va se doter de représentations diplomatiques à l'étranger. L'inauguration de la délégation du Québec à Paris en octobre 1961 va favoriser le développement de relations de plus en plus étroites avec la France permettant ainsi au gouvernement québécois de se familiariser avec les structures gouvernementales françaises.

L’édifice de Services Québec sur le boulevard Rideau, un des principaux édifices construits par le gouvernement du Québec à Rouyn-Noranda.
Un tournant déterminant dans le développement de Rouyn-Noranda

Rouyn-Noranda profite de sa nouvelle fonction de capitale administrative régionale pour compenser le déclin de l'activité minière marqué entre autres par la fermeture de la mine Horne en 1976. Ce déclin entraine une baisse de la population qui passe de 30 193 habitants en 1961 à 27 487 en 1976. N'eut été de son statut de capitale régionale, Rouyn-Noranda aurait sans contredit connu une longue période de difficultés économiques et sociales.

Dès 1966, la Société immobilière du Québec entreprend de louer, à Rouyn comme à Noranda, pour les ministères et les organismes gouvernementaux des espaces de bureaux, dont plusieurs viennent d'être laissés vacants par des sociétés minières. Au cours des ans, 16 ministères établissent une direction régionale à Rouyn-Noranda. Il en est de même pour plus d'une vingtaine d'organismes publics, comme, par exemple, la Commission des normes du travail, l'Office de planification et de développement du Québec (OPDQ), la Régie du logement. De plus, près d'une quinzaine d'organismes régionaux de concertation comme le Conseil économique régional du Nord-Ouest québécois s'installent aussi à Rouyn-Noranda.

Plusieurs ministères du gouvernement du Québec occupent l’édifice du 19 rue Perreault Ouest à Rouyn-Noranda.

L'affermissement de sa fonction administrative est venu rapidement créer une rareté d'espaces locatifs à Rouyn-Noranda et inciter le gouvernement du Québec à faire construire plus d'une dizaine d'édifices à bureaux de différentes dimensions dont plus de la moitié sous l'initiative d'entrepreneurs locaux. On les retrouve principalement sur l'avenue Principale, la rue Gamble et le boulevard Rideau. La concentration de plusieurs édifices gouvernementaux le long du boulevard Rideau a d'ailleurs favorisé l'aménagement du centre commercial Place Rouanda dans ce secteur de la ville. Le gouvernement québécois devient donc avec les années un gros propriétaire immobilier et un important locateur d'espaces à bureaux contribuant de manière significative à l'activité économique. Reconnaissant le rôle de capitale administrative de Rouyn-Noranda, le gouvernement du Canada bâtit lui aussi durant la même période de gros édifices administratifs, le plus connu étant l'édifice Réal-Caouette situé sur l'avenue du Lac.

La Société des Alcools et la Sureté du Québec sont parmi les plus récents édifices gouvernementaux construits à Rouyn-Noranda.

On assiste par ailleurs à l'implantation de sociétés publiques, entre autres d'Hydro-Québec qui construit le long du boulevard Rideau son centre de services de la région de Rouyn-Noranda, puis sur la rue Saguenay le siège social de la Direction régionale La Grande Rivière responsable de l'exploitation de l'ensemble des centrales hydroélectriques de l'Abitibi-Témiscamingue et de la région de la Baie-James. La création du ministère de l'Éducation et la réforme du système éducatif au Québec favorise par ailleurs l'établissement à Rouyn-Noranda du Cégep régional en 1967. Puis, en 1970, un Centre d'études universitaires est établi par l'Université du Québec dans des locaux du Cégep. Ce centre est devenu en 1983 l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), la première constituante du réseau de l'Université du Québec à porter le nom de sa région. Depuis, Rouyn-Noranda s'affirme comme la capitale de l'économie du savoir et la « Cité étudiante » de la région.

Le campus de Rouyn-Noranda du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue.

Avec le développement de son rôle de capitale administrative, on assiste à un changement dans le profil des emplois à Rouyn-Noranda. Avec les années, le secteur public s'impose comme le principal pourvoyeur d'emplois et contribue à la croissance démographique de la ville. Avec 30 625 habitants en 1996, la population de Rouyn-Noranda a retrouvé le niveau de 1961. La création d'un très grand nombre d'emplois bien rémunérés favorise la croissance de la classe moyenne et l'émergence d'une société plus égalitaire à Rouyn-Noranda, jusqu'alors une ville ouvrière socialement très hiérarchisée et marquée par les rapports conflictuels entre les mines et leurs travailleurs. La transformation du profil sociodémographique de Rouyn-Noranda engendre une nouvelle dynamique culturelle. La population devient plus ouverte sur le monde et plus réceptive aux nouvelles expressions artistiques. Rouyn-Noranda s'affirme comme la ville des festivals, comme la capitale culturelle régionale.

Le Théâtre du cuivre est au cœur de la vie culturelle à Rouyn-Noranda. TDC-Fanny Hurtubise.

Cette augmentation de la population a un impact direct sur le développement urbain, principalement à Rouyn. Plusieurs nouveaux quartiers résidentiels sont aménagés par des promoteurs immobiliers amenant une extension du territoire de la ville au sud et à l'est. La croissance démographique favorise aussi le développement commercial avec la construction d'un deuxième centre d'achat et de nombreux commerces le long de l'avenue Larivière et du boulevard Rideau. Aujourd'hui, le rayonnement commercial de Rouyn-Noranda s'étend au-delà de sa région immédiate touchant l'Abitibi-Ouest le Têmiscamingue et même la région ontarienne voisine. L'aéroport régional de Rouyn-Noranda profite par ailleurs des nombreux déplacements de fonctionnaires entre la capitale régionale, Montréal et Québec pour assurer son développement.

La désignation en 1966 de Rouyn-Noranda comme capitale administrative régionale constitue donc un évènement marquant dans le développement économique, social et culturel de la ville. Arrivant à point-nommé pour amortir les effets du déclin du secteur minier, la fonction de capitale régionale donne par la suite un nouvel élan de croissance à Rouyn-Noranda.

Le Palais de justice, un des plus anciens édifices du gouvernement du Québec à Rouyn-Noranda.
Principales références

Wikipédia - Région administrative du Québec https://fr.wikipedia.org/wiki/region_administrativ...

L'état québécois en perspective. Les institutions objets de décentralisation politique, L'Observatoire de l'administration publique – École nationale d'administration publique, hiver 2012.

Martin Simard, « Régions, régionalisation et développement au Québec : quel bilan 50 ans après les premiers découpages administratifs » dans Organisations et territoires, vol. 25, no. 2, 2016.

Jean-François Simard, L'influence du Bureau d'aménagement de l'Est du Québec dans le développement de l'administration publique québécoise, Institut d'administration publique du Canada, vol. 53, 2009.

Nicole Berthiaume, Rouyn-Noranda. Le développement d'une agglomération minière au cœur de l'Abitibi-Témiscamingue, Cahiers du Département d'histoire et de géographie du Collège du Nord-Ouest, 1981.

Marcien Villemure, Les villes de la Faille de Cadillac, 1971.

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