septembre 2020

La famille Albert Dallaire, de Saint-Samuel de Gayhurst à Rouyn-Noranda

Victorin Dallaire

Préambule

J'aimerais bien rapporter des choses agréables, gaies, mais pour être véridique, ce sera plutôt dur et éprouvant. Nous pouvons dire que nos parents Albert et Angélina vivaient une union parfaite même s'il n'y avait pas de grande démonstration d'affection, furent des héros d'abnégation. Il n'y eut jamais aucune parole discordante entre eux à ma connaissance. Découlant de leur foi vivante et agissante, pleinement conscient que notre vie sur terre était une préparation à l'autre vie, ils surent aplanir tous les obstacles. D'ailleurs, en ce temps-là, il fallait se débrouiller ou quêter; aucun programme gouvernemental n'existait. Heureusement que papa par sa sincérité, inspirait confiance. Il put obtenir du crédit quand il le fallait de sorte que nous n'avons jamais manqué de nécessaire. Il n'avait pas le flair d'un grand financier. Il y a suppléé par une application de tous les instants avec les moyens à sa disposition, qui demandaient souvent beaucoup de générosité. Quant à maman, si elle ne s'est jamais occupée activement de la finance, elle avait toutes les qualités d'une bonne mère : cuisinière hors pair, accueillante pour tout le monde, d'une délicatesse proverbiale pour ses enfants. Pour les deux, on peut louer le rôle effacé mais combien constructif et bonifiant de leur action. Voilà une petite synthèse de cette tranche de vie.

La Beauce

Notons d'abord que le grand-père Gilbert Dallaire, marié à Cyrilla Dion à Lampton, le 11 janvier 1872, s'établit à deux milles du village de Saint-Samuel, au plus bel endroit de la paroisse, près du lac Drolet sur une terre en bois debout. Il mourut prématurément à 55 ans, en 1902. La grand-mère fit deux voyages à La Reine, l'un en 1921 et l'autre en 1929. Elle demeura toujours active, quoiqu'aveugle dans les dernières années, et elle est décédée à Saint-Samuel en mars 1946. Notre père Albert, né le 17 mai 1876, ne put aller à l'école que peu de temps. Il fut astreint très jeune à aider sur la ferme, les conditions de vie étant très difficiles alors. Un peu plus tard, il resta seul avec sa sœur Marie pour prendre soin du domaine familial, le reste de la famille ayant dû s'expatrier temporairement à Lewiston, US, pour consolider les finances (un grand nombre de Québécois devaient le faire dans cette période). Dans le même temps, il bâtit, après avoir suivi un cours, une beurrerie près du lac Drolet, une des premières de la province. Elle fut en opération jusqu'en 1919. Il fallait être bien vigoureux pour se lever tôt le matin, pour chauffer la bouilloire afin d'avoir la vapeur nécessaire pour faire tourner le centrifuge opéré par turbine car c'est le lait entier qui arrivait à la fabrique alors.

Quant à notre mère, Angélina, née à Saint-Romain de Winslow le 4 mai 1881 et dont on ne peut assez vanter le courage et le mérite, elle fut un modèle de collaboration. Ils se marièrent le 7 avril 1902 et demeurèrent quatre ans avec la famille avant de bâtir leur maison. Un premier enfant naquit en 1903, Gilbert, mais celui-ci mourut à 11 mois. Victorin naquit le 4 octobre 1904. Henri le 8 janvier 1906, qui possédait une santé robuste, il subit cependant une période de maladie en 1923 s'en remis bientôt et continua une vie active jusqu'à 69 ans, sauf dans ses quelques dernières années dont 15 mois à l'hôpital. Mon premier souvenir, à l'âge de trois ans, est que nous étions à faire chantier dans le rang Saint-Paul, à Saint-Samuel. Il y avait deux enfants à ce moment là, Henri et moi. Je me souviens que maman, pour m'amuser, m'avait appris à « flazer » des langues de tapis, chose qu'on ne voit plus aujourd'hui. À l'automne suivant, papa est allé faire les récoltes dans l'ouest. À cette époque, le grain était coupé à la lieuse avec des chevaux, mis en « stook » et transporté à la batteuse, ce qui employait beaucoup d'hommes pour une saison. Il montait des trains complets de travailleurs et il en fallu de peu que nous ne déménagions par là. Papa avait même pris une option sur deux terrains : c'était à Dollard en Saskatchewan. Mais, après réflexion, ça ne s'est pas concrétisé. Dans le même temps, un feu de forêt venant des États-Unis menaçait le coin. Deux oncles sont venus chercher la famille et une partie du ménage. Mais le feu s'est arrêté à quelque milles.

Par la suite, nos parents ont tenu une petite épicerie, suivi du loyer d'un grand magasin à Saint-Romain, un très bel endroit au centre du village, avec une grande cour et de beaux arbres. Nous avons déménagé à Lampton chez l'oncle Napoléon Morin, qui était marié à une tante de papa. Il avait un magasin général et était très âgé. Nous avons été là environ six mois pour retourner à Saint-Samuel et n'ayant pas de loyer disponible, l'oncle Félix nous a accueilli jusqu'à l'été. Papa a loué une maison voisine pour un an ou deux. Après quoi, il a racheté une beurrerie, créant ainsi une stabilité de quelques années. Quelques bêtes à cornes et quelques cochons donnaient un revenu d'appoint. On peut se figurer ce qu'étaient pour la mère, toutes ces pérégrinations : comme la beurrerie ne fonctionnait que l'été, il fallait, l'hiver, trouver d'autres revenus. Papa avait aussi acheté l'aqueduc du village qu'il dû moderniser car le réseau était fait de billots de sapin percés à l'intérieur. Il fallu poser des tuyaux de fer galvanisé et bâtir un réservoir en béton. Il paraît que c'était une bonne affaire; ce fut revendu un peu plus tard.


Entre-temps, la famille augmentait. Lucienne arriva en 1908, Philémon en 1910, Julia en 1912, Louis-Philippe en 1913, Marie-Ange en 1916 et Léo en 1917. À Saint-Samuel, place natale de papa, alors que maman était de Saint-Romain, il y avait une vie de famille avec la grand-mère Cyrilla, épouse de Gilbert, et les oncles Félix, Josaphat, Ernest et les tantes Marie et Alvine. La tante Alice elle, résidait à Montréal. Tous étaient mariés et avaient des familles nombreuses, nous gratifiant d'un bon groupe de cousins et de cousines. Le samedi soir, la beurrerie fonctionnait et ceci attirait les jeunes d'alentours qui venaient jouer une partie de balle. Étant au bord du lac, un jour, je m'étais fait un radeau et ayant quitté, le vent se mit à pousser l'esquif au large. Il fallu téléphoner à un voisin qui avait une chaloupe, de venir me chercher, autrement je serais traversé de l'autre côté du lac. Je me souviens, qu'à Saint-Samuel, à chaque automne, arrivaient trois à quatre cent moutons de Saint-Ludger, à pied, qu'on allait chercher sur les chars à Saint-Sébastien pour les abattoirs de Montréal. Cela encombrait le chemin pour une journée.

Ici, j'ouvre une parenthèse pour dire que j'ai eu la chance d'aller à l'école du village, deux ans avant notre départ. Au début, je demeurais chez tante Alvine et, la 2 e année, au presbytère, étant donné qu'on croyait déceler en moi une vocation. J'y faisais des petits travaux d'entretien, surtout à l'église, chose que j'aimais beaucoup. Plus tôt, nous allions, les plus vieux des enfants, à l'école de Quatre-Chemins située à près d'un mille de la maison, école chauffée par un poêle à deux ponts et très froide en hiver. Il s'est trouvé là des institutrices qualifiées et dévouées malgré leur salaire minime. Un hiver, papa a transporté du bois de pulpe qui avait été coupé l'été précédent, sur la terre de l'autre côté du lac. Un autre hiver, il est allé au lac Frontière faire du bois sur un lot qu'il avait pris. Cela lui prenait trois jours pour s'y rendre avec un cheval. Avec tout cela, il voyait la famille augmenter et monter en âge. Il cherchait une solution: les beurreries, trop nombreuses, devaient se regrouper. Il y avait l'alternative d'acheter celle du village ou, lui, de vendre, ce qui est arrivé.

L'arrivée à La Reine, Abitibi

Après un voyage en Abitibi, papa décida d'acheter deux lots de terre à deux milles du village de La Reine. Il y avait un camp en bois rond et une étable pour les animaux. Lorsque la beurrerie fut vendue, l'inspecteur dit à papa qu'il avait de ces établissements à vendre ainsi que des fermes dans les Cantons de l'Est, ce qui aurait été plus avantageux que le choix de l'Abitibi. Mais à ce moment là, il n'a pas démordu car il se faisait une forte propagande pour l'Abitibi dans les médias et par ceux qui y étaient déjà installés.

Une des nombreuses versions du Guide du Colon publié par le gouvernement du Québec durant les années 1920 pour attirer des colons en Abitibi.

C'était le 15 avril 1919. Nous avons placé le ménage avec les animaux dans un char. Il y avait un cheval, deux vaches, des moutons, des poules, et j'y suis monté avec mon père pour quatre jours. Ici intervient un détail : le ménage avait été chargé le lundi et, le mardi matin, quand nous sommes arrivés avec les animaux, le char n'était plus là. L'agent de station s'était trompé et il était rendu à Tring-Jonction sur un autre train. Il a fallu remiser les bêtes dans une écurie, près de la station. Le char est revenu dans la journée et nous sommes partis le lendemain. Le reste de la famille a pris le train une semaine plus tard, un voyage de deux jours. À l'arrivée, il a fallu se caser dix personnes dans un camp de 18 pieds par 20 pieds, avec un grenier. Pas de problème d'eau, un puits artésien coulait dans l'évier. Toutefois, ce fut un problème d'aménager dans un si petit local, après avoir laissé une si grande maison. Heureusement, les enfants étaient encore jeunes, donc plus facile d'adaptation. Sitôt arrivés, comme il y avait du labour de fait et qu'il faisait beau, ce fut déjà le temps de semer, le 1 er mai. Mais le beau temps persista trop et durant deux mois, rien ne poussa. Après, la pluie a commencé et il a plu jusqu'à l'automne. Une très belle récolte mais difficile à faire sécher. Malgré tout, le fourrage a été suffisant pour l'hiver. Pendant l'été, nous avons fait du défrichement et aussi du travail dans les chemins. Les routes étaient en terre et sans gravier. Surtout, un petit bout en terre noire était en pontage et, lorsqu'on l'a enlevé, ce n'était plus passable. À la fin de juillet, il y eut la naissance de Jos, situation un peu critique puisqu'il n'y avait pas de médecin, seulement à Amos. Heureusement, ça s'est bien passé. Laurette est arrivée en 1922 et Germain en 1923, venant combler la famille.

Alors que j'avais 11 ou 12 ans, nous avons eu un jeune poulain que nous avions élevé avec beaucoup de soin. Il était bien familier avec nous, si bien qu'à deux ans, je l'ai attelé sur la carriole et suis allé au village comme un vieux cheval. On en a élevé un autre à La Reine et ça été la même chose. C'étaient des chevaux canadiens très intelligents. Nous n'avons pas ces petites joies maintenant avec la mécanisation. Le premier été, les pâturages étant rares, les vaches furent parquées sur une pointe d'Ontario et il fallait aller les traire en chaloupe. Je me plaisais, alors, à installer une voile sur la chaloupe et me promener ainsi quand le vent était favorable. Le premier hiver, nous avons fait chantier en Ontario, tout près. On déposait des billots sur la rivière pour la compagnie Abitibi. Ce fut notre baptême de bûcheron pour Henri et moi. L'année suivante, l'oncle Jos Tremblay s'acheta deux lots, à un mille de chez nous, et vint s'y établir. Nous sommes allés faire des billots avec lui au Rang Deux de Desmeloize, en pleine été, pour faire scier au moulin Bergeron. Les prix étaient bons mais, après le sciage, le bois ne se vendait plus du tout. Il a fallu trois ans pour l'écouler à prix réduit, ceci étant dû à la récession qui a suivi la guerre de 1914-1918. L'hiver suivant, nous avons fait chantier chez nous.

La gare d'Amos sur le chemin de fer National Transcontinental en 1914. Société d'histoire d'Amos.

Pendant ce temps, les récoltes augmentaient et les bêtes aussi. Il a fallu bâtir une grange et un silo, lequel n'a servi qu'une fois parce que l'achat des machineries était trop dispendieux pour les revenus disponibles. Probablement que la venue du silo était le résultat de la difficulté à sauver la récolte l'année précédente. L'été suivant, papa est resté à la besogne et, en même temps, il débitait du bœuf qu'il vendait par les maisons au village. Il n'y avait pas encore de boucher. De même le beurre fabriqué à la maison était recherché tant qu'une beurrerie ne fut pas construite. Au cour de l'année, papa fut élu conseiller et, par la suite, il remplit la charge de maire à deux reprises ainsi que celle de syndic de la fabrique pour la construction de l'église. À l'été 1921, papa eut une inflammation des poumons; il fut très malade. Maman avait installé un sofa près de son lit pour le surveiller. Heureusement, il y avait un médecin au village qui lui appliqua un traitement, lequel eu un bon effet et le remit bientôt sur pied. Ce sont des choses qui auraient pu changer le cours de la vie de famille.

En 1922, l'été fut très beau et la végétation s'est bien développée. Il y avait de beaux champs de grains un peu partout. Papa avait acheté une lieuse et il a fauché de longues journées, pendant un mois, aussitôt la rosée levée et jusqu'au soir tant qu'il faisait clair. C'était vraiment encourageant : ceci semblait le prélude d'un avenir intéressant, de progrès mais la suite fut décevante. Pendant l'été, Henri et moi, faisions partie d'une équipe de défrichement du chemin pour aller au rang Cinq où nous avions quatre lots. Le gouvernement payait 3,00 $ par jour pour exécuter ces travaux. Sur ces lots, il y avait beaucoup de bois. Avec trois actionnaires, un moulin à scie fut bâti pour écouler ce bois mais ce fut un paquet de troubles et pas tellement payant. Papa s'est aussi intéressé avec d'autres, à des prospects de mines au nord de La Reine, prometteurs mais sans résultats immédiats.

En 1922, maman fut très malade. Sa maladie a débuté à l'été et s'est prolongée jusqu'à l'automne. Elle devait rester couchée et devint très faible; un médecin décida de l'envoyer à l'hôpital de Hailebury, le plus proche à l'époque. Papa est allé la reconduire mais elle est revenue seule, deux semaines après, sans avoir pris de mieux. En allant la reconduire à la station avec mon oncle Jos et madame Bureau, celui-ci dit : « on ne sait pas si elle va revenir en vie ». À cette réflexion, mon cœur s'est serré. Toujours qu'après son retour, son état empira et tous les enfants durent déménager dans une maison voisine inoccupée, avec une bonne, pendant que papa et madame Bureau s'occupaient de la malade. Craignant à un moment donné une fin possible, le curé étant absent, on fit venir un prêtre de Taschereau, en moteur, sur la voie ferrée, parce qu'il n'y avait pas de train ce jour-là et que les chemins n'étaient pas débouchés entre les paroisses. Finalement, au bout de trois semaines, un mieux se produisit et la famille regagna ses pénates. En 1923, ce fut la construction d'une maison, pas un château mais mieux qu'un camp. Ce fut toute une entreprise : la coupe de bois l'hiver précédent, son transport au moulin à scie par la rivière et son retour, le creusage de la cave avec un cheval et la fabrication à la pelle du ciment pour le solage. Quand la maison fut presque terminée, maman est tombée malade de paralysie pour quelques mois. Cependant, elle en est bien revenue.

En 1926, papa a pris un contrat de bois près de Rouyn mais il s'est fait jouer par le « jobber ». L'hiver fut très mauvais. Partis en octobre, en wagon, ils sont revenus en mars en « sleigh ». Ils ont travaillé toute la saison pour rien; trois hommes et Lucienne qui faisait la cuisine plus deux chevaux. Une bien mauvaise expérience! En 1928, il survint une épidémie sur les chevaux; nous avons perdu nos deux chevaux de trait à l'automne. De sorte que papa a acheté une paire de bœufs pour aller faire chantier à Desmeloise. Il les a revendus au printemps car ce n'était pas pratique. En revenant ils ont dû laisser la « sleigh » à un mille de la maison, le long du chemin, les bœufs ne voulaient plus marcher.

Une ferme en Abitibi, années 1920. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda.

Malgré les efforts soutenus, notre revenu demeurait toujours insuffisant. De plus, l'avenir espéré à La Reine fut décevant : une partie du terrain près de la rivière était très bon et productif mais le reste était de la mousse presqu'inculte. De plus, l'absence de marché à proximité nous empêchait d'obtenir un revenu convenable dans ce milieu. Tant qu'il y avait du bois à faire dans les environs, c'était tolérable mais il fallait toujours compter sur un revenu d'appoint pas facile à obtenir. C'est pourquoi la migration à Rouyn devenait envisageable. À l'automne 1929, papa décida, après consultation familiale, d'ouvrir une boucherie à Rouyn-Centre, qui commençait à se développer. Nous avons tué les jeunes animaux et les moutons pour les écouler là, un peu à chaque semaine. Le commerce a duré jusqu'au printemps suivant. Je demeurai avec le reste de la famille à La Reine. Il y avait un poney pour la voiture, et je m'occupai des animaux qui restaient. J'avais un incubateur et j'élevais des poulets qui furent vendus à l'automne. Papa ferma la boucherie au printemps et obtint un poste de cantonnier sur le chemin de Macamic. Il y avait de l'ouvrage pour Henri, Philémon et les chevaux.

L'arrivée à Rouyn

Nous voici en juillet 1930, au début de la crise. Un monsieur Vandal avait une hypothèque sur la terre depuis cinq ans. Papa avait négligé de payer les taxes de l'année probablement qu'il trouvait l'avenir peu reluisant à cet endroit et que la vente des propriétés était difficile. Tout de même, le créancier réussit à vendre la terre. On avait une petite maison au Rang Cinq où nous avons transporté le principal du ménage. Victor Tremblay est venu nous aider avec deux voitures et les chevaux. Le reste du ménage était déposé dans une grange voisine, mise gracieusement à notre disposition, mais cela fut presque tout perdu, le local n'était pas barré et tout à chacun allait en chercher. Finalement, fin septembre, papa a acheté une petite maison à Rouyn. Toute la famille a déménagé et s'en est bien trouvé. Il nous restait deux chevaux, deux vaches, quelques porcs et des poules. Des clients furent trouvés et ce fut le début de la laiterie. Nous étions installés au bout de la rue Principale, sur le versant faisant face au lac Édouard. Ceci dura pendant deux ans.

Durant le premier hiver, les hommes furent occupés au transport de gravier dans les rues, avec les chevaux. Le printemps suivant, papa est retourné sur la route. Cette année-là en était une d'élection et le gouvernement donnait du travail le plus possible, quitte à le couper sitôt l'élection faite. La crise débutait et il y avait beaucoup de chômage. À ce moment, papa avait 25 à 30 hommes au travail avec des camions qu'on chargeait de sable à la petite pelle. Ce fut la dernière année : après, la mécanisation entra en jeu avec les niveleuses et l'asphalte, ce qui diminua de beaucoup la main-d'œuvre. Cette même année, on bâtit un poulailler, qui servit pour les poules durant deux ans, sur la ruelle coin Principale et Rhéaume. Comme le poulailler avait trois étages, les menuisiers avaient conseillé de construire un monte-charge, avec une grande roue en haut et des câbles pour l'actionner. Ça fonctionnait mais c'était trop lent et trop dur. Ce fut mis de côté et remplacé par des escaliers. Finalement, l'étage du bas fut aménagé pour les vaches, qui augmentaient en nombre. Pour les volailles, c'était une erreur, car les œufs se vendaient de 15 à 18 cennes la douzaine, donc aucun profit à faire.

À la fin de l'année 1932, l'herbe se faisait rare près de la ville. Les vaches, une quinzaine, avaient été amenées à Évain pour trouver du pâturage. Ce terrain n'était pas occupé et il fallait y aller avec l'auto. La famille a eu une voiture en 1930, un Chevrolet qui a duré trois ans, matin et soir, pour les traire et les surveiller un peu : il n'y avait pas de clôture et le chemin de fer passait tout près. Voilà que le 4 octobre, dans la nuit, il est tombé 30 pouces de neige; les routes bloquées; on a dû prendre une paire de chevaux pour aller chercher les bagages et battre le chemin pour ramener les vaches, qui furent mises en stabulation pour l'hiver.

La ferme et la laiterie Dallaire à Rouyn au début des années 1940. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda.

Étant donné que la clientèle augmentait toujours et que le commerce du lait devenait notre occupation principale, nous n'étions pas intéressés à aller travailler à la mine. Avec l'augmentation du troupeau, ce n'était pas une besogne qui pouvait se poursuivre à la ville indéfiniment. On s'est dirigé vers le lac Pelletier où une terre était disponible. Nous avons fait des clôtures pour mettre les vaches en pâturage et bâti une maison et une étable temporaire. Il y avait là, papa, Henri, Philémon et Marie-Ange. Ainsi Jos, qui avait alors 12 ans, partait le matin avec son lunch pour garder les vaches.

À partir de septembre 1933, nous sommes demeurés quelques-uns pour nous occuper de la terre et y faire un peu de défrichement. C'était un temps héroïque. Le lait était acheminé en bidon jusqu'à la rue Rhéaume où il était embouteillé et livré avec le petit cheval. Louis-Philippe, surtout, faisait la livraison, Jos aussi, lorsqu'on a mis deux voitures en marche et moi par secousse. Au début, n'ayant que quelques pintes à livrer, Léo le faisait avec un chien. Cette situation de la famille en deux groupes a fini par le désir de réunir le tout. Quand le chemin fut assez bon, nous avons construit une laiterie très fonctionnelle avec une bouilloire, laveuse à bouteilles, une embouteilleuse et une chambre froide refroidie avec de la glace. C'était ce qu'il y avait de mieux en ce temps-là. Pendant l'hiver 1934, nous faisions venir le beurre de Saint-Casimir par le train, pour le détailler sur la route de lait. Un jour, Louis-Philippe était allé à la gare chercher une consignation et une des boîtes étant ouverte, il voulut la vérifier. Pendant ce temps-là, un train du T.N.O. passa à proximité venant de Noranda. Le cheval prit peur, parti au galop et alla se jeter tête première sur le train, à la traverse à niveau, rue Gamble, se tuant du coup. Un employé de la ville vint nous avertir et on prit monsieur Duret avec ses chevaux pour ramener poney et voiture.

Le même hiver, papa était venu plier un joug de bœuf au feu de forge; il l'avait empli de sable et le tout était gelé. Alors en chauffant le tuyau, celui-ci s'est ouvert dans la soudure et le sable est venu boucher les yeux de papa, il a failli devenir aveugle. Papa est resté un mois sous traitement et est retourné ensuite à son poste. Je suis allé le remplacer sur la ferme car, à ce moment, nous étions encore un groupe sur la rue Rhéaume. Léo a laissé l'école pour laver les bouteilles et faire l'embouteillage du lait à ma place. À la fin de janvier 1936, la maison en ville fut vendue et toute la famille s'est retrouvée sur la ferme. Ceci a sans doute causé quelques sacrifices mais c'était une organisation familiale où chacun jouait son rôle. Toutefois, Louis-Philippe, ayant acquis l'expérience de la vente, fut intéressé à acheter la laiterie et le matériel roulant pour s'occuper de la vente des produits tandis que les autres, avec papa, s'occuperaient de la production. C'était une étape où le commerce était certes plus satisfaisant mais où on devait tenir compte des aptitudes de chacun.

La Ferme

Les années subséquentes permirent la consolidation de l'entreprise. En 1940, il y eu moyen d'acheter le terrain. Grand soulagement! Nous étions chez nous. Il fut possible de bâtir la grange, grosse entreprise mais belle réalisation. Cela était prévu depuis 1937 et s'est réalisé par étapes. Comme il y avait un banc de gravier près du lac, qui avait été ouvert pour faire les rues de la ville mais abandonné, nous avons engagé monsieur Duret avec ses chevaux pour en transporter une bonne quantité. Ensuite, nous sommes allés sur la pointe du lac couper du tremble, surtout pour les soliveaux; le reste fut presque tout acheté à Bellecombe, excepté pour le silo, du pin de M. Matteau et la tôle de la coopérative de La Sarre. Il a fallu un char de 500 sacs de ciment pour le plancher de l'étable, deux maçons furent engagés pour faire le solage en pierre et, ensuite, deux cousins, Lucien et Adrien Gendreau de Saint-Samuel vinrent faire la construction ce qui a pris tout l'été de 1940. Les hommes étaient payés 2,50 $ par jour. Les silos ne furent construits qu'en 1941. C'est Adrien Doucet qui les a édifiés avec moi. Juliette avait hâte qu'on finisse, craignant les chutes possibles car les échafauds étaient hauts. Ce fut un bon investissement car les vaches aimaient beaucoup le fourrage ainsi conservé. Maman a eu beaucoup de pensionnaires tout l'été. On ne parle pas d'elle souvent mais il est bon de mentionner qu'elle a joué un grand rôle en tout temps. En même temps, la ferme continua son développement en complétant le défrichement, l'acquisition des machines et l'amélioration du troupeau.

La ferme et la laiterie Dallaire à Rouyn en 1949. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda.

À partir de 1940, papa a dû diminuer ses efforts tout en continuant presque jusqu'au bout de soigner ses veaux et de voir un peu à tout. Un hiver, en 1944, nous avions plusieurs vaches à vendre pour le bœuf et il n'y avait pas moyen de les vendre nulle part. C'est lui qui a fait la vente au détail de porte-à-porte. Il était le plus entraîné pour ça. À la fin de mars, une tempête de neige de trois jours s'est abattue sur la région. Papa et maman étaient partis dans la Beauce. Les trains furent bloqués et comme une bonne partie du lait arrivait par ce moyen et qu'en ville les rues étaient impraticables, des gens venaient en raquette à la laiterie chercher quelques pintes de lait. Finalement, la ville a envoyé un tracteur à chenille attelé sur un « sleigh » pour emporter ce qui était disponible grâce à la production de nos vaches. Je suis beaucoup amateur d'énergie gratuite et, à La Reine, j'avais construit sur un hangar une roue à vent qui entraînait vers le bas une scie pour scier du bois et même parfois activait le moulin à laver. De même au début, nous gardions deux chiens; c'était commode pour aller en ville rapidement l'hiver. Nous avons pensé nous en servir ailleurs. Nous avions construit une roue actionnée par un chien qui marchait dedans. Cette roue actionnait une pompe qui faisait monter l'eau jusque dans un réservoir en haut de la laiterie, distribuant partout l'eau par gravité. Ensuite un moulin à vent fut installé et, finalement, quand le courant électrique arriva en 1941, un moteur prit la relève et fit le service sous pression. Entre-temps, nous avions acheté une éolienne avec batterie pour fournir la lumière dans les bâtisses.

Et la ferme a continué sa marche avec une centaine d'animaux, jusqu'en 1966, année où Jean-Claude qui avait travaillé avec nous depuis qu'il avait terminé l'école d'agriculture, s'est marié et est allé sur le transport du lait, parce que la ferme ne pouvait lui payer un salaire suffisant. Dès lors, étant seul avec Henri, nous avons diminué les animaux à 30 vaches et quelques taures. Nous avions souvent de l'aide bénévole pour faire les foins, ce qui était bien apprécié. Gratien et Louis nous ont aidés aussi très jeunes, surtout sur les machines et ceci a duré jusqu'en 1970. À ce moment, Juliette craignait que je manque d'aide à brève échéance car la besogne était très dure et c'était difficile de trouver des employés. La décision fut prise, peut-être un peu précipité, de vendre le troupeau; un acheteur se présenta et prit le tout. Ce fut un vide pour quelques mois, mais on finit par s'habituer et se trouver bien ainsi. Il restait la terre inexploitée. La ville fut intéressée à l'acheter tout d'abord mais les échevins n'ont pas finalisé l'achat. Finalement, Louis-Philippe l'acheta pour en faire un golf, ce qui fut la fin de la vie active de la ferme, en 1971. Une grande page d'histoire venait d'être tournée et emportait avec elle tant de beaux souvenirs.

Cet article a été publié à l'origine dans Le Babillard, vol. 7, no. 2, décembre 2011.

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